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Violence contre les civils

Évoquer "la violence" en période de guerre est un sujet délicat, même si des historiens se sont penchés sur cette question. En temps de guerre la violence serait  à la fois légale et illégale...mais tout dépend de la guerre, des époques, du contexte. Plus que le terme "violence", on utilise  davantage les termes de "crimes de guerre" et d'atrocités" selon deux aspects : contre l'ennemi et contre les civils. 
Pour la gestion  des violences contre l'ennemi, un dossier spécifique  est consacré au problème des prisonniers de guerre.

Les Américains ont été nos libérateurs en 1944. Mais il y a aussi une face sombre au débarquement des soldats US en Normandie : certains ont commis des violences de différentes natures contre les civils : pillage, viols, meurtres.  Aujourd'hui, les historiens s'intéressent de plus en plus au sort des populations civiles dans cette période, et les exactions qui ont pu être commises par les soldats alliés ne sont plus un tabou. Si certains soldats américains ne se sont pas  comportés de façon exemplaire, l'explication la plus courante est liée à l'alcool qui était à l'origine des actes répréhensibles, en effet tout pouvait vite dégénérer... même si cela ne peut être une excuse.



Plus de peur que de violence  pour les civils à l'arrivée des GI's

Les premiers Gi's arrivés à Omaha ont des  contacts difficiles avec les locaux, assez nombreux dans les villages et les fermes, ce qui les a beaucoup surpris. En effet, ils ne comptaient pas voir de français, et donc les considéraient comme allemands, collabos, traîtres, ainsi le 6 juin, à Omaha, les réactions et contacts entre français et américains sont  souvent terribles mais on ne peut pas parler de "violence" :

-"Il a pris son révolver et il a tiré croyant que j’étais une femme allemande ; heureusement que j'étais devant ma porte de chambre et que j'ai pu faire un écart sans quoi, il me tuait !"
-Il nous a demandé de boire, mais il a fallu que nous buvions avant lui parce qu'il avait peur, et il nous a donné une savonnette et du chocolat.
-Ils ont pris mon mari et ma belle mère en otage et voulaient les fusiller ! Ma belle mère a eu le réflexe de dire à mon mari de faire voir sa carte d'identité et de dire qu'il n'était pas un espion
-Les américains nous ont pris pour des allemands, et nous ont tiré de dessus, la balle a atterri dans la cuisine.
-Quand les américains nous ont vus, il fallait sortir de l'abri se ranger un à un le long du mur du jardin, puis, on a été fouillé, puis, on nous a relâché.
-on était 30 sous un abri : il voulait nous tuer parce qu'il nous prenait pour des gens qui n'étaient pas des français.
-Ils croyaient qu'il y avait un snipper là, et ils avaient leur flingue mais c'est moi qui marchait devant, ça ne me faisait pas marrer, alors au début ça allait mais à la fin, plus on montait haut, plus c'était dangereux : ils ont ouvert la porte d'un coup de pied en mettant leur fusil sous mon bras ( moi, j'étais devant ! ) je tremblais ... je croyais que j'étais mort ... mai ils n'étaient pas là ! il n'y avait personne !

[extraits de : http://6juin.omaha.free.fr/9normandsus/93_normands.php]


Ensuite, la méfiance disparaîtra très vite et les relations devinrent très amicales, les américains généreux en cadeaux (cigarettes, chocolat, chewing-gum...), les français offrant généreusement leur calva.


Trévières, le 14 juillet 1944 : Marguerite l'nstitutrice offre à boire aux Gi's



Petits profits et  rares pillages
Dans le secteur d'Omaha, aucun témoignage n'évoque des pillages, au contraire les rapports semblent cordiaux, chacun essaie de profiter des avantages que l'autre peut lui fournir...

René M, âgé de  30ans, habite à Saint Laurent et raconte ses rapports avec les GI's:
"Un jour je passais par en bas et il y en un qui m'a appelé, il avait l'air sympa "Come in, Sir ! ". J'y suis monté, il m' a donné du savon, du soap, des conserves, du café et d'autres choses et on a sympathisé, il était gentil comme tout . Et puis un jour il m' a fait comprendre qu'il aurait désiré que ma femme lave son linge, alors j' ai parlé de ça avec ma femme, elle m' a dit " Je veux bien ! " Si bien que j'étais obligé de faire un grand "camion " avec deux roues de vélo parce qu' on avait une vingtaine de clients après !
Alors il fallait mettre des repères sur les vêtements pour connaître les propriétaires et on y allait à deux, avec le propriétaire de chez Cardine, pour trimballer tout ce linge et on rapportait tout un tas de trucs ! Ah ! C'était le bon temps ! Ca a duré peut être 2 mois. Ils nous payaient, ils avaient de l'argent ! des billets tricolores.
Et même il y avait deux "morues" qui sont arrivées...plus tard . Un jour un canadien m'a dit : "Tiens, tu viens manger à la maison !" alors il m' a donné la moitié de son repas et ils étaient choyés, ils avaient des plats avec des alvéoles pour mettre le dessert , tout ça, on a bien mangé. Et le canadien m'emmène dans des grandes tentes carrées, c'était kaki. Il n'y avait pas de lumière là dedans et j'entends "On ne peut même pas se laver le cul, là dedans ! ". C'était une morue... Pourtant c'était pas un truc à faire, oh la la ! non c'était pas le sida à ce moment là... , mais ! non merci ! ça, pas pour moi !
Et puis il y a un officier qui est arrivé à ce moment là: Il m'a viré de la dedans ! Il m' a demandé ce que je faisais là... alors l'autre lui a dit que j'étais là pour le linge et il a dit " Go, home !! " gentiment mais il l'a dit quand même.
J'ai fait travailler les prisonniers allemands qui étaient au déminage, pendant treize mois. Il y en avait des mines ! Moi je surveillais une quinzaine de prisonniers allemands à déminer dans le secteur du monument, du côté de la grande maison à droite "
Lire le témoignage intégral

Simone L a 17 ans et habite une petite ferme:
"Bon, après, çà était formidable. On a eu dans la cour, chez ma mère, tout une compagnie d'installée avec la cuisine : tous les midis, tout le monde venait manger dans la cour ; nous, on mangeait avec eux, c'était formidable !
A ce moment là, on n' avait pas de bonbons, de chocolats, pas de sucre, on n' avait rien, on était limité en tout, alors eux ils nous donnaient de tout ! on en avait ! on ne comprenait même plus ce que c'était ! des bonbons, du sucre, des petits sachets de café, enfin tout ce qu'ils pouvaient nous distribuer ! On était privé depuis si longtemps, on s'est retrouvé d'un seul coup on avait tout à manger !
Le soir, avant de se coucher, on avait une grande boîte de bonbons et on choisissait les bonbons qu'on voulait :c'était formidable!
On a rencontré beaucoup de soldats américains, beaucoup étaient vraiment des copains, vraiment ; j'ai même des photos avec eux ! De toute façon on vivait avec eux, ils étaient avec nous, ils vivaient avec nous. Ils étaient très gentils, spécialement le nom de " William Sillivan", celui là, on a un souvenir formidable.
On leur donnait du lait. Ma mère avait encore deux vaches parce que les allemands avaient miné toutes les terres, comme on avait plus de terres on avait été obligé de vendre toutes nos vaches, il nous restait ces deux vaches . Mais les américains occupaient tous les herbages, et il y avait de la boue ! et maman avait du mal à aller traire : alors un américain allait avec elle et lui portait son bidon de lait sur son épaule !
Ils étaient "chouette " avec nous ! nous, on leur lavait leur linge.
Tout ça c'était formidable !"
Lire le témoignage intégral



Par contre, après le débarquement, avec l'avancée des troupes vers l'intérieur, il a existé, inévitablement des pillages, rares mais réels de la part de tous les alliés...Le pillages sont souvent liés  aux destructions de bâtiments,  à l'abandon des maisons par le civils face aux bombardements, et on a vite le sentiment d'impunité avec son bel uniforme. Toutefois les témoignages sont rares, côté britannique un agriculteur dit "Après quatre années  à attendre d'être libérés, on ne s'attendait pas à être pillés ; même les allemands n'ont pas fait ça!" (Source le 30° corps britannique pour 24 juin).  Les réactions furent immédiates,semble-t-il, avec des ordres interdisant le pillage et  


D'exceptionnelles violences avant tout liées aux "dommages collatéraux" suite aux bombardements
Les américains craignaient aussi  d'avoir à faire  à des "collaborateurs" laissés là par les allemands, comme espion ou saboteur, voire comme sniper. Mais il s'agissait davantage d 'une rumeur que d'une réalité. Tout suspect français était livré aux services de contre espionnage pour interrogatoire (qui n'avaient rien  à voir avec les pratiques de nazis), beaucoup étaient libérés, certains renvoyés à un niveau supérieur.  Une exception apparaît pour la Manche  où  en été  20 à 30 civils auraient été fusillés par les troupes américaines (pas d'étude spécifique)
Sur Omaha, les civils ont relativement peu souffert des bombardements. Les pertes civiles sont donc très faibles: elles avoisinent 31 personnes pour l'été 1944. Le 6 juin est le plus meurtrier (1/3) mais uniquement pour l'arrière des plages, là où les bombes alliées sont tombées (Louvières, Sainte Honorine, Vierville). Mais dans  les cinq départements normands, ce sont 20.000 français qui ont été tués, victimes de bombardements au nom d'une nécessité militaire inébranlable. Tuer des civils  est acceptable dés lors que le succès est au bout et permet moins de pertes militaires,ce que les anglais, comme Montgomery remet en cause.(voir notre dossier sur les bombardements)




Viols

Contexte
La libération de la Normandie en juin et la seconde phase dans le sud en août, ont mobilisé près de trois millions de soldats qui débarquent en France en 1944.
Même en 1946, il y a encore environ 1,5 million d'hommes de troupe en Europe, de plus, selon le commandement américain, à l’automne 1944, près de 10 000 GI déserteurs se trouvent sur le territoire.

En 1945, le magazine Life présent la France comme « un gigantesque bordel dans lequel vivent 40 millions d'hédonistes qui passent leur temps à manger, boire et faire l'amour ». Les Françaises ont la réputation d’être sans préjugés raciaux et sexuellement libérées. Les GI noirs sont persuadés par les récits de leurs aînés qui ont séjourné en France pendant la Première Guerre mondiale que les Françaises n’ont aucune réticence à faire l’amour avec des Noirs.


La population et les viols

À la fin de l'été 1944, des femmes  normandes se plaignent de viols commis par des soldats américains. Des centaines de cas sont rapportés. Sont également signalés des viols et des crimes dans plusieurs villes où les GI's sont stationnés comme à Reims, Cherbourg, Brest, Le Havre, Caen.

En 1945, après la fin de la guerre en Europe, Le Havre est rempli de soldats américains en attente d'être rapatriés dans leurs pays. Des habitants écrivent au maire que certaines femmes ont été « attaquées, violées » et qu'il s'agit « d'un régime de terreur imposé par des bandits en uniforme ». Un propriétaire de café du Havre témoigne : « Nous nous attendions à des amis qui ne nous feraient pas honte de notre défaite, au lieu de cela, il y eut seulement l'incompréhension, les mauvaises manières et l'arrogance des conquérants ». Un tel comportement est aussi constaté à Cherbourg. Un résident déclare qu'« avec les Allemands, les hommes devaient se camoufler. Mais avec les Américains, nous avons dû cacher les femmes ».

Des explications


L'historienne américaine Mary Louise Roberts ("What soldiers do: Sex and the American GI in World War II", publié en juin 2013. Traduit en français Ed Seuil) explique également l'importance des viols par le refus des autorités américaines  d'adopter un système de prostitution réglementée et d'ouvrir des lieux pour la prostitution inspectés par les autorités sanitaires, ceci
 par crainte que l'information ne s'ébruite dans le public américain et n'entame l'image des soldats... Pour l'historienne,  l'attitude des soldats américains  s'explique en grande partie par l'image de la France que l'armée américaine avait choisi de donner à ses soldats à travers des documents de propagande : "En s'appuyant sur des archives françaises et américaines, l'historienne a fait un constat étonnant : la campagne militaire européenne n'avait pas été présentée aux jeunes recrues comme une bataille pour la liberté mais bien... comme " une aventure érotique dans un pays peuplé de femmes insatiables ", selon une formule du "New York Times" qui a consacré un article à l'ouvrage.



Statistiques


Selon l'historien américain Robert Lilly, il y aurait eu 3 500 viols commis par des soldats américains en France entre juin 1944 et la fin de la guerre. Le nombre de viols est difficile à établir car de nombreuses victimes de viol n'ont jamais rapporté les faits auprès de la police.


En Normandie

Les troupes américaines engagées ont commis 208 viols et une trentaine de meurtres dans le département de la Manche. Pour le seul mois de juin 1944, en Normandie, 175 soldats américains sont accusés de viol.

Il existe en Normandie des tombes de jeunes filles qui portent l'inscription « Tuée par les Noirs », et au moins une tombe du mari d'une femme violée avec l'inscription « Tué par les Noirs », celle de Louis Guérin, à Quibou.


Condamnations


Du fait du nombre important de cas de viols recensés et de la dégradation de l'image des soldats américains en France, le commandement américain juge (entre le 14 juin 1944 et le 19 juin 1945) 68 cas de viol ordinaire concernant 75 victimes. Au moins 50 % des soldats-violeurs sont ivres au moment de leur crime. Sur les 152 accusés, 139 sont des Noirs, alors qu'ils ne forment que 10 % des troupes sur le théâtre européen.

Des 116 soldats qui passent en cour martiale en France pour viol, 67 sont condamnés à des peines d’emprisonnement à perpétuité. Au sein de ce groupe, 81 % sont noirs et 19 % blancs.

En tout, 49 soldats sont condamnés à la peine de mort pour viol, mais plus de la moitié voient leur peine réduite à l’emprisonnement à perpétuité. Les tribunaux militaires condamnent les soldats afro-américains à des peines plus sévères que les soldats américains blancs. Certains militaires coupables sont exécutés, comme dans l'affaire Clarence Whitfield, condamné à mort par pendaison le 20 juin 1944 à Canisy par la cour martiale. L'armée américaine exécute ainsi 29 soldats pour viol dont 25 Afro-Américains, et les autorités militaires américaines invitent les victimes à assister à la pendaison des coupables.



Une armée ségrégationniste

L'US Army qui débarque en France est une armée ségrégationniste. Les Noirs ne peuvent pas occuper des positions de combat. Ils sont cantonnés aux services, à l'approvisionnement dans les bases de Cherbourg, du Havre, de Caen. Ils ont donc davantage de contacts avec la population civile. Si l'on compare le nombre de viols commis par des militaires américains au Royaume-Uni avant le débarquement, et en France après le débarquement, les statistiques sont sans commune mesure, et mettent en évidence un problème spécifique. Du fait des combats et du mouvement constant des armées, l’encadrement des troupes noires en France était moins efficace et moins étroit qu’en Angleterre où, malgré les obstacles, il leur était malgré tout possible d’établir des relations sentimentales durables. En France, la brutalisation engendrée par l’expérience même de la guerre, l’abondance de boissons fortement alcoolisées et le port d’armes de combat contribuent à faire des femmes françaises des proies relativement vulnérables aux agressions sexuelles.

Si « les tribunaux militaires américains ont eu une fâcheuse tendance à sévir surtout contre les soldats noirs et à traiter avec beaucoup plus de légèreté les mêmes faits quand ils étaient imputés à des soldats blancs », il est communément admis que certains soldats ont exprimé avec violence leur frustration, alors que la rumeur leur a promis une prostitution légale généralisée et que « les femmes françaises ont la réputation injustifiée de céder facilement aux avances des vainqueurs ».


Viols : Source essentielle Wikipédia

Cacher les morts ?

Les pertes sont nombreuses, surtout à Omaha mais aussi ensuite lors de la bataille de Normandie. Les familles redoutent de recevoir ce télégramme : 

Comment les États Unis vont-ils prendre en charge les corps des soldats? Comment s'organisent les sépultures ? 


L'organisation américaine


Les sépultures militaires de soldats sont très récentes, autrefois elles étaient réservées aux chefs et héros. Les premières sépultures de simples soldats (souvent des ossuaires) ont débuté avec la Guerre du Mexique (1847/50) et la guerre de sécession (1861) aux USA. Pour la France avec la guerre de Crimée (1856) et avec la guerre de 1870, c'est ainsi que se généralise la tombe individuelle pour les soldats.
Divers organismes sont donccréés :
-pour gérer les cimetières :"Americain Battle Monuments Commission" ABMC (1923) qui entretient les 24 cimetières américains (dont 11 en France) soit 8 pour la première guerre mondiale et 14 pour la seconde guerre mondiale , s'ajoutent deux autres (Mexique Corozal)
-pour gérer l'enregistrement des morts au combat et leurs sépultures. En 1917 : création d'un 3Service d'enregistrement des sépultures" qui devient en 1943 l' AGRS "American Graves Registration Service" dont le rôle en temps de guerre est la collecte, l'identification, l'enterrement des soldats.


L'armée doit s'organiser en prévision des morts. En 1944, l'unité de base est la compagnie de 137 hommes avec 13 camions et 10 remorques, attachée aux divisions (1 compagnie par corps d'armée). Elle comprend 6 officiers et 12 médecins (identification et cause de la mort) et 119 hommes (structurés en peloton et section) avec des spécialités : messes, administratif, corps piégés... ll faudra aussi faire appel aux civils et prisonniers. En 1944, très vite, par insuffisance d'hommes, on passe à une compagnie de 160 hommes. En fin de guerre, l'effectif est de 22792 hommes dont 3189 militaires et 19603 civils avec 5895 véhicules.


Comment identifier les corps ?

Tous les individus morts (même allemands) sont pris en charge. Les unités de combats évacuent leurs morts vers un point de collecte en attente de la prise en charge par l' AGRS (du 6 au 9 juin). Ainsi à Omaha, le 18° Rgt de la 1° DI comprend 18 hommes chargés de collecter les morts (5 par bataillon de 700 à 800 hommes).
Ils se font vite aider par les prisonniers et les civils pour collecter les corps et effets personnels. Les effets personnels des allemands peuvent être donnés à des français, par contre tous les effets personnels des GI's morts sont envoyés dans des dépôts pour être nettoyés et désinfectés, d'abord une fromagerie à Isigny avec 350000 paquets... puis comme le bâtiment se révèle vite trop petit, on les envoie ensuite à Cherbourg puis enfin à Paris. Tous ces effets sont inventoriés, classés avec la possibilité d'une récupération par la famille.

L'identification des corps est facilitée grâce aux plaques de matricule nommées "DOG TAG" ( 2 portées en permanence) avec gravés : Nom, N° matricule, religion, groupe sanguin, (et après mars 44, nom d'un proche à prévenir ) si les deux dog tags sont récupérés l'un va avec les effets personnels, l'autre reste sur soldat.
En cas d'absence de Dog tag, on fait une recherche des objets personnels qui sont photographiés (en principe les soldats devaient y inscrire leur nom et matricule...) et dans le matériel proche du corps (char...) ensuite on recherche des témoignages...Les inconnus sont appelés UNKNOWN X-1 ... X-2
Un rapport d'enterrement est réalisé, parfois avec empreintes digitales et dentaires mis dans une capsule d'identification (bocal/tube verre de 2,5 cm de D et 20 cm de long) enterré avec corps à 30 cm du sol


L'urgence des cimetières provisoires


A l'origine l'Etat major avait prévu la construction de deux cimetières provisoires sur la tête de pont prévue, en limite de l'espace qui aurait du être libéré le soir du 6 juin,  à Sainte Honorine et Criqueville, donc des sites  à l'écart mais non disponibles après le débarquement, or les morts sont nombreux (2000 d'après les recherches de J Balkoski)

A partir du 7 juin les services spécialisés ("606° QM Graves Registration Unit") ont commencé à rassembler des centaines de corps. Les hommes des "Beach group" chargés de ramasser les cadavres se trouvent vite confrontés à plusieurs difficultés : l'abondance de corps sur la plage et sur la tête de pont ; la difficulté de travailler sous les tirs ennemis ; le manque d'hommes pour ce travail car les "engineers" sont très occupés à ouvrir les sorties de plage et à déminer le secteur.

Aussi le soir du 6 juin, en urgence, sur Easy Red (Ruquet), le génie (299° bataillon) reçoit l' ordre de nettoyer la plage des corps et creuse avec un bull une tranchée et y entasse les corps « comme du bois empilé » recouverts de sable. C'est une fosse commune temporaire créée par urgence ! |
[=> en fait, un seul témoin évoque cette fosse commune provisoire, donc absence de sources officielles pour cette version]

Le lendemain 7 juin, un premier cimetière provisoire fut créé, au pied de la falaise entre Vierville et St Laurent (Dog White), en principe ces cimetières provisoires situés dans une zone de combat doivent être discrets et établi selon un plan standard fourni (alignement, rangées, espaces...). On doit utiliser des couvertures pour les premiers enterrements, si on en manque, on utilise des parachutes. Avec l' arrivée de renforts, des sacs spéciaux sont utilisés, puis arrivent les cercueils : il a fallu déterrer les corps pour les mettre dans ces cercueils.

Le 3°peloton de la 6 compagnie de la 6° brigade du génie crée des tranchées pour ce cimetière provisoire qui représente 1° cimetière organisé par AGRS. Ensuite des prisonniers de guerre et des soldats noirs américains se mettent au travail pour créer des tombes, des cérémonies s'y déroulent. Aujourd'hui, une stèle indique la localisation de ce cimetière provisoire sur la route côtière entre Vierville et St Laurent.


Le 10 juin, on ferme ce cimetière nommé (à tort) "Cimetière américain  2 ou Saint Laurent 2" qui comprend 458 soldats américains et quelques allemands et anglais, le lendemain 
dimanche 11 juin une messe y est célébrée. 




Cette fermeture s'explique par les problèmes rencontrés (odeurs, présence de mouches) et aussi cette désastreuse vue sur un cimetière  pour les nouveaux soldats qui débarquent, aussi, est-il décidé de créer un nouveau site sur le plateau à l'est de E1 Ruquet (en fait, il jouxte à l 'Ouest le site actuel et  on y accède par le Ruquet).

La construction du cimetière (provisoire) N° 1 sur la falaise entre Le Ruquet et Colleville, se fait progressivement  en 3 mois. C'est un cimetière simple où les morts  sont enterrés en ligne ; une croix indique le nom du soldat et la date de sa mort. Progressivement il se remplit.
-Le  15 Juin : 775 corps alliés et  200 allemands
-Les 458 corps du cimetière de  Saint Laurent 2 sont transférés sur le nouveau cimetière (fin le 20 juin ou 12 juillet selon les sources). Le terrain retrouve  son aspect "normal" par la suite. 

-Le 26 juin : il comprend 2164 corps,  1510 américains, 48 alliés et 606 allemands y sont enterrés. Les travaux sont réalisés, en partie, par des prisonniers de guerre venant du camp établi au Ruquet.
-mi-juillet: 3797 soldats y sont enterrés.

Les enterrements sont ensuite clos. Plus tard un cimetière définitif sera créé.
(voir détails)

Les américains, pourtant bien organisés ont été débordés après le 6  juin pour enterrer leurs morts. Ils ne pouvaient décemment laisser un cimetière  à la vue des GI'S qui débarquent en flots continus sur Omaha. Ils ont rapidement réagi pour inhumer dignement leurs morts.
Il faut noter le grand respect des corps  lors de l'établissement du cimetière provisoire, chaque inhumation est précédée de rites classiques d'enterrement d'un militaire avec une cérémonie solennelle, ce qui sera répété  pour le cimetière définitif.
Aujourd'hui le cimetière américain de Colleville est devenu un des sites les plus visités de Normandie. Voir le dossier consacré aux "sites mythiques"

Sources
http://6juin.omaha.free.fr/10cim/111_histoire.php

Ouvrages de référence
C Lebastard "Le cimetière américain de Colleville" (Orep)

A Deshays "Combattre et mourir en Normandie" (Orep)

Amérindiens

Le musée Mémorial d'Omaha Beach crée par Par Monsieur Tréfeu a été le premier musée a exposé des mannequins de reconstitution ayant la peau noire, ce qui, régulièrement, questionne les visiteurs qui, souvent, ne comprennent pas cette présence !

Ce n'est pas une erreur mais bien le reflet d'une réalité méconnue : amérindiens et nois étaient présents le Jour J à Omaha Beach.

Les amérindiens  dans la deuxième guerre mondiale

Des milliers d'Amérindiens (Native Americans) ont servi dans les forces américaines pendant la Seconde guerre mondiale, sur tous les théâtres d'opération et donc dans la bataille de Normandie et, en particulier, à Omaha.

« Il y a des troupes indiennes depuis la période dite coloniale. Mais servir dans l’armée américaine c’est encore autre chose », analyse Thomas Grillot. Des troupes d’éclaireurs indiens sont testées à la fin du XIXème siècle, mais ce fut un échec. « Il y a un changement à partir de la Première Guerre mondiale, où les Amérindiens sont intégrés dans des régiments blancs, dans toutes les armes possibles. » Le même phénomène a lieu lors de la Seconde Guerre mondiale, où environ 25 000 (?) Amérindiens prennent part aux combats. A la différence des Afro-Américains, ils ne servent pas dans des régiments spécifiques.

A noter des chiffres divergents car les Amérindiens n'étaient pas répertoriés en tant que tels dans les registres militaires, le chiffre de 25.000 précisé par les historiens est parfois remplacé par "45.000" chiffre indiqué par le brigadier général américain Robert Cooley ou par Denis Van Den Brink « Plus de 44 000 Amérindiens étaient sur les plages du Débarquement pour libérer la France le 6 juin 44", évoque Denis Van Den Brink, un amateur passionné spécialiste de la Seconde guerre mondiale qui habite à Rouen.

Les amérindiens furent nombreux à se présenter dans les centres de recrutement dès l’attaque de Pearl Harbor. Ils ont été présents dans toutes les branches des forces armées des États-Unis d’Amérique. Cette présence reflète, à la fois, leur volonté d'assimilation en s’insérant dans la nation américaine pour affirmer leur intégration, alors qu'ils souffrent de ségrégation et racisme et n'ont pas le droit de vote et, probablement aussi, leur ancestrale tradition guerrière...


Des combattants valeureux

« Au printemps 1945, ils étaient 21 767 Indiens dans l’US Army dont 1 910 dans la Navy, 121 dans les Coast Guards et 723 dans les Marines. Ils s’y sont distingués et reçurent nombre de médailles. »  rappelle Denis Van Den Brink.

On enregistrait à la fin de la guerre, 71 récipiendaires indiens de l’Air Medal, 51 Silver Stars, 47 Bronze Stars, 34 Distinguished Flying Cross, et deux Congressional Medal of Honor : le lieutenant Ernest Childers (Creek) et le lieutenant Jack Montgomery (Cherokee).

L’armée parachutiste, toute nouvelle au sein de l’US Army, incorpora un nombre conséquent de Native Americans. Ils allaient sur tous les théâtres d’opérations, prouver leur valeur combattante. "Mais l’influence de la mystique amérindienne a aussi largement touché la légende émergente de l’US Airborne. Dès ses premiers mois d’existence, la première unité parachutiste américaine, le 501e Parachute Infantry Battalion, sous l’impulsion de chefs aussi visionnaires qu’imprégnés de culture amérindienne, allait s’inspirer des légendes et symboles de la nation indienne pour construire son identité d’unité combattante d’élite", explique Denis Van Den Brink. Ainsi, son blason imaginé par la Major WP Yarborough, représentait un homme volant de la tribu Ojibway. 


Les plus connus : Les «code talkers»

Parmi eux certains étaient utilisés comme "code talkers", c'est-à-dire agents de transmissions utilisant leur langue pour que les Allemands ou les Japonais dans la guerre du Pacifique, ne puissent les comprendre.

En effet, pour pouvoir communiquer sans être compris par l’ennemi, le cryptage des communications radio est essentiel. Il a été confié aux Amérindiens car les langues indiennes étant quasiment inconnues en dehors des tribus, notamment celles des Navajos et, en Normandie, des Comanches, il était  possible pour eux de communiquer secrètement, car quelques mots suffisaient pour se faire comprendre.

Les « code talkers » sont apparus pour la première fois durant la Première Guerre mondiale, en octobre 1918, dans un unique régiment. Il s’agit d’une simple expérimentation : « il n’y a pas de tentative de systématisation », déclare Thomas Grillot, chargé de recherches au CNRS, et auteur d’"Après la Grande Guerre, Comment les Amérindiens des Etats-Unis sont devenus des patriotes". Le projet refait surface en 1942, sous l’impulsion de Philip Johnston, fils d’un missionnaire ayant vécu avec les Indiens navajos et parlant lui-même leur langue. Environ 400 Navajos servent ainsi dans les communications radios des Marines américains, principalement sur le front Pacifique. En Europe, ce sont notamment des Comanches qui servent de « code talkers », en nombre moins important.

17 étaient présents à à Utah.

Dix-sept Comanches venus de l’Oklahoma sont sélectionnés en 1941 par l'armée. 70 ans après les persécutions de l'US Army contre leur peuple, ces indiens suivent pendant trois ans une formation pour s'adapter et sécuriser les transmissions de l'infanterie. Trois ans pour résoudre un problème bien spécifique... les indiens n'ayant pas l'habitude d'user de termes militaires dans leur langue. Les recrues créent leur code à Fort Benning. « Nous avons compilé 100 mots de notre vocabulaire en des termes militaires pendant la formation », déclara Charles Chibitty en 1999. Ainsi dans leurs communications, le char est par exemple symbolisé par le mot tortue, et l'avion devient un oiseau. Devenus en 1944 les Code Talkers, ils assurent un rôle primordial pour la réussite du Débarquement allié dans le Cotentin. Deux Comanches sont affectés à chacun des régiments de la 4th Infantry Division. Ils transmettent des messages codés à partir de la ligne de front jusqu'au siège de la division, où d'autres Comanches transcrivent les billets. Leur premier message pour l'état-major est celui-ci : « Tsaaku nunnuwee », ce qui une fois traduit donne « Nous avons bien débarqué. » Pendant le conflit certains Code Talkers furent blessés, mais tous survécurent à la guerre. Quant au code, il ne fut jamais cassé malgré les efforts d'Hitler, que les amérindiens appelaient l’homme blanc fou.


En 1989, le gouvernement français honora les Code Talkers Comanches en les faisant Chevaliers de l'Ordre National du Mérite. Puis en 2013, les Etats-Unis octroyèrent à leurs 17 vétérans la médaille d'or du Congrès, la plus haute distinction civile. Cette récompense fut à titre posthume, le dernier survivant de l'équipe, Charles Chibitty, étant décédé en 2005. Trois ans avant de disparaitre, ce dernier eut ces mots : "C'est étrange, mais enfant, on m'avait interdit de parler ma langue maternelle à l'école. Plus tard, mon pays me l'a demandé. Ma langue a aidé à gagner la guerre, j'en suis très fier."


Les 17 Code Talkers Comanches de la seconde guerre mondiale :

Cpl. Charles Chibitty
T/4 Haddon Codynah
T/5 Robert Titulaire
Cpl. Forrest Kassanavoid
T/5 Wellington Mihecoby
Pvt. Albert (Edward) Nahquaddy, Jr.
Pvt. Perry Noyabad
T/5 Clifford Otitivo
T/5 Simmons Parker
Pvt. Melvin Permansu
Pvt. Elgin Red Elk
Pfc. Roderick Red Elk
Pfc. Larry Saupitty
Anthony Tabbytite
T/4 Morris Tabbyetchy
Pfc. Ralph Wahnee
T/5 Willis Yackeschi



Il ne semble pas que des "code trakers" soient présent sur Omaha ce qui peut paraître surprenant.


Les soldats amérindiens à Omaha Beach, l'exemple de Norman Shay

L’anthropologue néerlandais Harald E. L. Prins, chercheur à l’université du Kansas et spécialiste des peuples natifs d’Amérique, estime que 175 soldats amérindiens ont débarqué sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Des anthropologues de la Kansas state University de New York, ont réussi à identifier 55 soldats amérindiens ayant débarqué à Omaha le 6 juin 1944 ,d'après MP Legrand (OF du 3/06/07). Rappelons que le décompte exact est impossible car les Amérindiens n'étaient pas répertoriés en tant que tels dans les registres militaires



Un membre de la tribu des Pentagouets originaire du Maine, Charles Norman Shay, né dans la tribu des Penobscot (tribu amérindienne de l’État du Maine, sur la côte Est des États-Unis), a débarqué avec la première vague d’assaut à Omaha. A dix-neuf ans, il était infirmier dans la compagnie F de la première division d’infanterie américaine, la fameuse « Big Red One ». Chargé de panser ses camarades blessés, il a été décoré de la Silver Star pour sa bravoure et son dévouement. « Je ne sais pas combien de blessés j’ai pu sauver ce jour-là », témoigne le vétéran. « Ce n’est pas important. ». Il a eu la chance de sortir intact de la Seconde Guerre mondiale, qui l’a mené jusqu’en Allemagne, ensuite il a participé à la Guerre de Corée. La seconde partie de sa vie, il l’a écrite en Autriche, comme militaire de l’armée US, puis au sein du Haut-commissariat à l’énergie atomique et enfin aux Nations unies.A 92 ans, il est, en 2017, le dernier soldat amérindien survivant du D-Day.



Le 5 juin 2017 Charles Norman Shay était à Saint-Laurent-sur-Mer (Omaha Beach) pour inaugurer le premier monument français dédié aux soldats amérindiens qui ont participé au Débarquement. Sculptée par le neveu de Charles Norman Shay dans le granit d’une carrière de la Manche, la stèle représente une tortue.



Un animal sacré, la tortue représente la terre, la sagesse et la longévité dans la mythologie indienne. « C’est aussi le nom que de nombreux peuples indiens utilisent pour désigner notre continent », précise le vétéran américain. « C’est l’emblème brodé dans le dos de mon gilet en peau de cerf. »

Source essentielle :

http://www.plagesdu6juin1944.com/blog/les-codes-talkers-d-utah-beach.html et 
Presse locale : Ouest France et La Renaissance

Bedford Boys


  • Les Bedford Boys ?

Ce qu''on lit le plus souvent se résume ainsi :  
A Omaha, le 6 juin à 6H36, 30 soldats originaires de Bedford débarquent avec la compagnie A du 116 régiment : 19 meurent et 5 sont blessés. Au total, à la fin de la guerre, Bedford a perdu 21 hommes dont 10 seront rapatriés. Désormais un mémorial a été construit (2001) pour honorer les "Bedford Boys".
Onze soldats originaires de la petite ville de Bedford (3200h) sont au cimetière de Colleville (enterrés ou inscrits) dont 2 frères Bedford et Raymond Hoback (Bedford G10 tombe 28, Raymond non retrouvé, sauf sa bible).

Le site de l'association "Omaha Beach Bedford "écrit :

"Le 6 juin 1944, lors des premières vagues d'assaut à Omaha Beach, Normandie, le 116ème Régiment d'Infanterie de la 29ème Division prenait pied sur la plage de Vierville. A la fin de la journée, 21 hommes, tous de Bedford en Virginie U.S.A., avaient été tués au combat. C'est pour maintenir le souvenir de cette très lourde perte que le Maire de Bedford proposa au Maire de Vierville (Calvados), la signature d'une charte de jumelage avec Omaha Beach.
De cette décision naquit, à l'automne 1998, l'Association OMAHA BEACH / BEDFORD, qui a pour objet de représenter et de faire vivre ce jumelage représentant 12 communes groupées autour de Vierville, Saint Laurent et Colleville, la plage commune à ces trois localités constituant le lieu central du site d'Omaha Beach."

Ce que conteste l'historien A Beevor dans son ouvrage "DDay et la bataille de Normandie":
"Un mythe est né selon lequel la plupart des morts de la Cie A étaient originaires de la ville de Bedford en Virginie. En fait, seuls 6 venaient de cette ville, et le 6 juin, la Cie ne comptait dans ses rangs que 24 hommes de tout le comté de Bedford. (environ 100 hommes sur 215 de la Cie A ont été tués"
Toutefois l'historien n'argumente pas pour démontrer que ces chiffres  soient "ordinaires" : existe-t-il aux USA d'autres villes/comtés présentant des données similaires dans leur proportion ? jusqu' à présent, non.


  • L'analyse de J Balkoski, historien américain, spécialiste d'Omaha.

L'objectif de la Cie A du 116th
Elle  devait capturer le plus rapidement possible l'entrée de la valleuse de Vierville qui était la meilleure issue pour quitter la plage en disposant  d'un vraie  route courte (450m) avant d'accéder au village et  à l'axe de la  D 514. L'entrée de la valleuse est parfaitement défendu par 3 WN situés en hauteur,  un mur de béton, en prolongation d'un blockhaus et d'une autre casemate  situés au niveau de la route, percés d'embrasure orientés en enfilade sur la plage, le tut entouré de barbelés, mines et d'un petit fossé antichar.


La Compagnie A
Elle est composée  d'éléments de la garde nationale de Virginie recrutés essentiellement dans  la ville de Bedford. En 1941, 98 réservistes sont mobilisés mais en juin 1944 on a intégré dans  la compagnie de 210 soldats un groupe de 35 gardes nationaux originaires de Bedford, auquel il faut ajouter la présence de  3 officiers  originaires de Bedford : Capitaine T Fellers, Lieutenant R Nance et le sergent/adjudant  J Wilkes

Le 6 juin 1944, heure H
Six LCA blindés doivent déposer  la Cie A de chaque côté de l'entrée  de la valleuse de Vierville. Un LCA coule à 900 m du sable suite  à une voie d'eau, mais les hommes délestés de leur équipement et munis de leur ceinture de sauvetage  furent tous repêchés sauf le radio puis ramenés sur le navire "Empire Javelin". 
"Je n'ai entendu aucun bruit, ni ressenti aucun choc. Soudain le bateau  a plongé... j'ai déclenché les cartouches de ma ceinture de sauvetage"

Face  à la valleuse, les hommes sortent un à un des 5 LCA encouragés par des "Good luck !" et se retrouvent avec de l'eau jusqu"à la taille. Curieusement tout est relativement calme. Au sortir de l'eau, ils voient parfaitement la valleuse et les bunkers intacts, ils s'aplatissent sur le sable. En un instant, ce fut l'enfer : des rafales de mitrailleuses s'abattaient (1200 balles/min) et ce fut un massacre. Sur 155 soldats débarqués, une centaine tombent et la plupart des autres sont blessés. 19 des Gi's tués sont des  gars de Bedford dont 2 frères. Les survivants reculent dans l'eau et se cachent derrière les chars et autres ferrailles.
Il y eut peu de survivants face  à ces  2 ou 3 mitrailleuses situées à 200 à 300 m.


  • A Bedford
Pour cette petite ville de  3000 habitants, c'était l'hécatombe. En proportion de sa population, la ville venait de subir les pertes les plus lourdes du D-Day au niveau national. Il faudra un mois pour que ces terrifiantes nouvelles parviennent aux habitants, grâce aux télex d'Elizabeth Teass, la télégraphiste. Selon le livre d'Alex Kershaw, qui a raconté l'aventure des garçons de Bedford, celle-ci fut frappée de stupeur en voyant les avis de décès s'imprimer en rafales, à la pharmacie Green, où elle travaillait.

Raymond Hoback était un soldat sérieux qui avait à peine 24 ans, lors du D-Day, il s'était engagé dans la Garde nationale à 18 ans, pour «faire comme son grand frère, Bedford». Ce télégramme arrive :

«Nous avons le profond regret de vous annoncer que votre fils Raymond Hoback a été porté disparu le 6 juin»

La veille, un autre télégramme avait apporté la douloureuse nouvelle de la mort de Bedford, l'aîné des frères, 30 ans. En perdant ses deux fils sur les plages de Normandie, la famille Hoback payait un terrible tribut. La sœur indique : «Quand le shérif a frappé à la porte, ma mère s'est effondrée et tous les paroissiens sont venus nous réconforter et prier. Elle a pleuré pendant des semaines, et nous avec, tandis que mon père allait à l'étable cacher ses larmes.»



Détail de la photo de la compagnie A, prise en juillet 1941, à Fort Meade, dans le Maryland, cinq mois avant l'entrée en guerre des Etats-Unis. Parmi ces hommes,16 des 19 "Bedford Boys" (en gris), tombés le 6 juin.

Le Memorial

En dehors d'une plaque portant le nom des morts, installée en 1995, Bedford avait "enterré" le D-Day, comme le reste des États-Unis. Les vétérans en parlaient rarement : Il y a des souvenirs que l'on préfère enfouir.

John Robert Slaughter, un jeune sergent qui avait accosté à Omaha Beach, avec la compagnie C, en même temps que les boys de Bedford, et ne pouvait accepter l'idée qu'aucun monument n'honore le gigantesque sacrifice de ses compagnons d'armes. Pendant des années, il fut seul à poursuivre son idée, alors que l'État et la société restaient sceptiques. Il faudra attendre le cinquantenaire du Débarquement en 1994, et une visite des plages par le président Bill Clinton en compagnie de Slaughter, pour que l'idée d'un Mémorial national, situé à Bedford, prenne racine. Le Congrès fut saisi et finit par donner une autorisation, sans accorder de financement. Grâce à des fonds privés, et à Slaughter, le Mémorial finirait par voir le jour et être inauguré par George W. Bush en 2001.





Ce mémorial est grandiose. Une gigantesque arche noire de granit symbolisant la Victoire s'y dresse. Derrière elle, une vaste esplanade de pierres gris pâle évoque les plages du Débarquement. Elle se prolonge par un bassin d'où jaillissent des jets d'eau bruyants, qui imitent le bruit de mitraillettes. Au milieu de l'eau, des soldats de bronze progressent, le visage crispé par l'effort. L'un d'eux, «qui incarne le sacrifice ultime des soldats», explique le guide, gît à terre, terrassé… une bible à ses côtés. Rappelant le destin de Raymond Hoback, porté disparu et probablement emporté au large. D'autres soldats de bronze sont en train de grimper le mur, qui mène à l'arche de la Victoire finale.

Conclusion
A Beevor n'aime pas les mythes. Aussi sa source  décompte minutieusement  l'origine exacte de ces morts : de la ville de Bedford, elle même (6 morts)  et ignore les 24 morts originaires du  comté de Bedford. 
J Balkoski ne détaille pas et évoque même un total de 38 soldats (avec les officiers) originaires de Bedford. Chacun s'accorde sur le chiffre de 19 morts originaires de Bedford, le soir du 6 Juin.
Dommage et regrettable de polémiquer de cette manière pour savoir si le nombre de victimes est imputable uniquement à la ville de Bedford ou 
au comté du même nom  (soit 2000 km²,  le département du Calvados mesure 5500km²). Faudra-t-il géolocaliser l'origine des morts de Bedford ! 

La source de Beevor :


Compléments
Le site du D Day Memorial de Bedford et la galerie de photos
Paris Match
Le Figaro

Vidéo

Bernard Dargols, le seul GI français.


Bernard Dargols, jeune français en stage aux USA, s'engage à 23 ans comme Gi et débarque à Omaha Beach le 8 juin 1944. Aujourd'hui, très âgé (né en 1920) et résidant en France, il revient chaque année à St Laurent/ Mer pour se recueillir, rencontrer les habitants et témoigner ; en  2004,  j'ai la chance et l'honneur de le rencontrer. Stupéfait par son histoire  mais aussi par le personnage d'une sympathie et gentillesse exceptionnelles,  j'insiste pour qu'il me  fournisse son témoignage écrit afin de le publier sur mon site web, ce qu'il n'avait jamais encore fait. Il me promet... et quelques temps après, en octobre 2004, je reçois son texte. Je le trouve extraordinaire. Depuis, j'ai l'immense plaisir  de rencontrer ou d'échanger régulièrement avec Bernard.

Bernard Dargols  s’est éteint dimanche 28 avril 2019 à la veille de ses 99 ans. 
Il nous manque déjà énormément !
Retenons son propos récent sur la montée du nationalisme " Je pensais qu’on n’entendrait plus jamais parler de dictature, de nazis. Mais l’homme est ainsi fait. Plus on s’éloigne de la guerre, plus on oublie… Un bon orateur peut rassembler beaucoup de gens surtout s’il promet la lune à des ignorants. »




Ce témoignage, accordé en exclusivité, en 2004, a un but aux yeux de Bernard : il espère que "nous en ferons bon usage en faveur des élèves et de la paix".
Voici donc le premier récit témoignage écrit par Bernard Dargols.  

PREFACE


En stage aux Etats-Unis depuis deux ans et, puisque né à Paris, j'ai été convoqué avec huit autres Français au Consulat de France de New York sur la 5ème avenue. Il s'agissait d'y passer le conseil de révision.

En juin 1940, j'avais 20 ans. Après son examen, le médecin m'a déclaré "bon pour le service". Un officiel m'a alors assuré que, bientôt, je serai rapatrié pour rejoindre l'armée du maréchal Pétain, me précisant « Et attendez nos ordres ».
La France et les Etats-Unis avaient encore des relations diplomatiques. Par l'ambassadeur Leahy, nous avions une connaissance assez précise de ce qui se passait déjà en France. L'effondrement de l'armée française en juin 1940 avait causé la stupeur aux Etats-Unis. L'entente Pétain - Hitler, les collaborateurs, la milice, des lois honteuses etc. s'avéraient plus que suffisants pour penser un seul instant revenir en France me mettre au service d'une idéologie exécrable.


Quelques jours plus tard, toujours à New York, j'ai contacté le colonel De Manziarly, sympathique représentant de De Gaulle. Après un entretien chaleureux dans son bureau, il m'a affirmé - si j'acceptais - qu'il me ferait acheminer à Londres, sans délai, pour être officier dans les Forces Françaises Libres.

Le général De Gaulle, peu connu alors, passait pour avoir du caractère. Ses contacts avec le président Roosevelt et le premier ministre Churchill étaient plutôt tendus. L'image de la France se dégradait par divers incidents. A New York, nous assistions à l'accostage, pour quelques jours, de navires français en vue de se ravitailler. 




L'équipage, une fois à terre, offrait un spectacle désolant : les marins, en général gaullistes, se battant contre les officiers, plutôt pro-Vichy.

Ces événements et d'autres m'ont détourné du choix que j'envisageais : partir pour Londres.

La dernière option qui s'offrait restait un engagement dans l'armée américaine. Tous mes jeunes amis américains réussirent, sans grande peine, à me convaincre que je serais plus utile, pour combattre l'ennemi, sous la bannière étoilée que sous le drapeau tricolore orné de la Croix de Lorraine.

De ce fait, en avril 1943, un camion militaire a transporté le soldat Dargols vers une cour de justice, à Spartanburg en Caroline du Sud, où, en quelques minutes, on m'a déclaré citoyen Américain. J'aurai pu comme on me le proposait, américaniser mon patronyme. J'imaginais, en pensant aux blagues, la surprise de ma famille et mes amis, à mon retour en France, s'ils apprenaient que je m'appelais dorénavant, Bernard Roosevelt. Finalement j'ai conservé mon nom.

Depuis mon arrivée aux Etats-Unis en 1938, et durant ma participation avec la 2eme division d'infanterie US, jusqu'à ce jour, j'ai été l'objet de tant de gentillesse, de sympathie, j'ai partagé leur sens de l'humour, et, j'avoue n'avoir jamais regretté ma décision.

Les pages suivantes donnent, je l'espère, un bref aperçu, des mois qui m'ont profondément marqués.

Elles sont dédiées à Françoise que j'avais rencontrée à New York et où, après ma démobilisation nous nous sommes mariés.

Par ses lettres régulières, elle a été d'un soutien moral constant.


Ma semaine du 6 juin 1944...avant et après.

Souvenirs d'un Gi.


« L'unique moyen de rendre la vie à ce pays est de lui rendre la liberté » Jean Guéhenno Journal des années noires 1940-1944

II y a quelques années de cela, j'ai entendu à la radio un universitaire français affirmer que les camps d'extermination et les chambres à gaz n'avaient jamais existes. Cet homme se servait de sa notoriété, mais aussi de sa crédibilité en tant qu'historien et spécialiste, pour nier la réalité. Jusqu'à ce que j'entende les paroles de ce négationniste, il ne m'avait jamais semblé utile de raconter ce que j'avais vécu, difficulté de remuer de tels souvenirs ? Peur de ne pas être compris ?. Mais ce jour là, devant tant de mauvaise foi, il m'est apparu que témoigner devenait une obligation. Si nous ne faisions pas ce devoir de mémoire, nous laissions, de notre vivant, la place à ceux qui revisitent l'histoire à leur manière.

Lorsque aucun vétéran ne sera plus de ce monde, ne verra-t-on pas fleurir des livres certifiant "preuves" à l'appui que le débarquement allié de juin 44 en Normandie n'a jamais existé ? Ne nous fera-t-on pas croire que c'est une super production hollywoodienne ? N'irons-nous pas jusqu'à lire que les nazis n'ont jamais été battus mais qu'ils se sont retirés dans leur pays après avoir accompli leur mission ?

De cette période, j'ai gardé beaucoup de notes et de photos qui ajoutées à des souvenirs très vivaces m'aident aujourd'hui[octobre 2004]à écrire ces quelques lignes, car c'est en tant que Gi que j'ai participé à l'opération Overlord.

Le "basic training" - l'entraînement de base - avait pour but d'intégrer en 12 semaines, un civil dans sa vie militaire.

C'est au Camp Croft, Caroline du Sud, que j'ai effectué le mien. Il avait cette réputation d'une discipline très sévère : gymnastique poussée, quotidienne, longues marches de nuit, courses d'obstacles, manœuvres dans le Tennessee, ramper sous un réseau horizontal de fils barbelés, pendant qu'une mitrailleuse tirait à balles réelles juste au-dessus du dos. Embrocher l'ennemi, personnifié par des sacs de sable, avec la baïonnette fixée au bout de son fusil, demande une certaine technique. L'exercice paraît simple jusqu'au moment où l'instructeur vous rappelle que cette baïonnette reste parfois plantée dans le corps, bloquée par des os et des muscles. Il est difficile de la désengager rapidement. La procédure consiste alors de prendre appui sur la jambe arrière, de repousser avec force le buste du soldat blessé à l'aide de l'autre jambe, et, simultanément, retirer la baïonnette le plus vite.

On ne peut vraiment s'imaginer comment, trois mois de "basic training" suffisent pour transformer un civil paisible et non-violent en un soldat dur et impitoyable.

L'entraînement en vue du débarquement avait commencé aux Etats-Unis en novembre 1943 et se poursuivait en ce début juin 44 dans un camp retiré et bien camouflé, au Pays de Galles. Je faisais partie du M.I.S. - Military Intelligence Service - remplacer "Intelligence" par "Informations" me semblait plus approprié le plus souvent.

Notre team de spécialistes était composé de six hommes, deux officiers et quatre sous-officiers. Tous parlaient plus ou moins bien français et certains avaient des notions d'allemand. Notre équipement était constitué de deux jeeps, boussoles, cartes et montres...Chacun avait un casque, une mitraillette "your best friend" - votre meilleur ami - et un pistolet. Un masque à gaz encombrant complétait cet attirail.

Une anecdote à propos de l'attribution des chaussures me fait toujours sourire soixante et un ans plus tard. Nous étions à Fort Dix, dans l'Etat du New Jersey. Nous venions d'être incorporés dans l'armée américaine et je nous revois habillés en civil pour quelques instants encore, en file indienne et en chaussettes, monter chacun notre tour sur un plateau balance posé sur le sol. On nous demandait de soulever deux seaux remplis de sable, un au bout de chaque bras. Sous le poids nos pieds prenaient leur forme maximum en longueur comme en largeur. Le militaire préposé criait alors un chiffre, la longueur, et une lettre, la largeur, qui pouvait se décliner jusqu'à 4 tailles différentes. Pour moi, ce fut 9,5E. Jamais mes pieds ne s'étaient trouvés aussi à l'aise.
Aujourd'hui, on ne trouve toujours pas en France en dehors de la chaussure de luxe, de magasins où l'on prenne en compte la largeur de votre pied !

Nous étions en pleine forme. Les moindres détails avaient été vérifiés. Une rampe avait même été installée afin que nous puissions nous exercer à la descendre en accélérant fortement pour éviter que les jeeps ne s'enlisent dans le sable de la plage. Leurs phares avaient été entourés d'un mastic imperméable.

Ma crainte, ma hantise était d'être, sans avertissement, expédié vers le théâtre des Opérations du Pacifique, où sévissaient les Japonais, ennemi de longue date des Etats-Unis.

Dans le cadre de notre préparation minutieuse du débarquement, j'avais reçu l'ordre de réunir les hommes de la division, 13 000, par groupes de 500 environ pour leur parler de la France et répondre au mieux à leurs questions. Assis devant moi dans un champ, je m'efforçais de leur faire connaître ce que pouvaient être les Français de 1944 : leurs multiples difficultés, les problèmes de nourriture, de vêtements, de transport, etc...J'insistais qu'il fallait considérer les Français, non pas comme des ennemis, mais comme des alliés, malgré ce que nous savions déjà des collaborateurs. Ils voulaient connaître le lieu du débarquement, la distance entre la côte et Paris, ils voulaient savoir si le lait était homogénéisé, si la population leur était favorable et, bien sûr si les filles étaient jolies...

Que la France soit plus petite que le Texas les étonnait beaucoup et les 200 miles annoncés entre la côte et Paris les faisaient rêver ! Ils se voyaient déjà à la Tour Eiffel !

Au cours des manœuvres, je jouais souvent le rôle du civil français. Mes camarades m'interrogeaient, en français, pour essayer d'obtenir des renseignements sur l'ennemi.

La mission pour laquelle l'armée nous avait formés dans le Maryland pouvait se résumer, en bref, dans l'interrogation des civils les plus proches de la ligne du front ou, mieux, au-delà. Le but étant de recueillir des informations d'ordre tactique quant à l'ennemi qui nous faisait immédiatement face, c'est-à-dire leur position exacte, le nom de leur unité, leur nombre, leur type d'équipement, l'emplacement de mines et des dépôts de munitions, etc...

A nous d'interpréter et de vérifier rapidement l'exactitude des renseignements obtenus. Suivant leur importance nous les transmettions sans délai au colonel Christensen, notre G-2, 2ème bureau, de la 2eme division d'infanterie. Aucune attaque ou contre-attaque, aussi insignifiante soit-elle, ne peut être entreprise sans avoir le plus de renseignements militaires possible sur l'ennemi proche.

Fin mai 1944, le débarquement était devenu une plaisanterie entre nous, car des rumeurs couraient jour après jour que D-Day était pour le lendemain.

Mais nous étions toujours là. La nourriture commença à s'améliorer. Pour nous c'était le signe évident que le débarquement allait enfin devenir une réalité. Il nous fallait être au mieux de notre forme pour affronter l'épreuve.

Enfin, les détails préparés, appris et répétés nous rassuraient : nous nous sentions prêts moralement et physiquement.

C'est à Cardiff le 5 juin 1944 que notre équipe a finalement embarquée, ou s'est plutôt entassée, dans un Liberty ship, bateau aménagé pour le transport de troupes. Nous avons alors connu toutes les nuances de la peur. Mais nous étions ensemble... et calmes. Pas la mer.

L'appareillage, retardé par un mauvais temps inhabituel nous a vraiment paru interminable. Puis lentement, le bateau a pris le départ pour contourner le Pays de Galles, puis s'arrêter, puis repartir, toujours ballotté, et longer le sud de l'Angleterre. Presque tous les Gi's ont souffert du mal de mer. Nous étions secoués, fatigués par ces trois jours en mer. Nous n'avions qu'une hâte, celle de quitter ce Liberty ship. J'avoue avoir souhaité par moments être le pilote de notre bateau pour pouvoir, comme avec nos jeeps, exécuter une rapide marche arrière.

Au fur et à mesure que nous approchions des côtes françaises, notre bateau était rejoint d'abord par des dizaines puis par des centaines d'autres embarcations de toutes sortes, petits bateaux, gros bâtiments de guerre et transports de troupes.

Bien au dessus de certains navires, flottaient, presque immobiles, les "sausage-balloon-barrage", ces ballons en forme de gros cigares d'où pendait à la verticale un câble métallique. Ces filins dissuadaient l'approche de l'aviation ennemie et ajoutaient un aspect étrange à cette armada. A notre étonnement et soulagement, très peu d'avions allemands ont approché nos convois au cours de cette croisière inquiétante.

Dans la soirée du 8 juin, la côte apparaît enfin. Nous l'approchons au milieu du fracas assourdissant des bombardements et des tirs aériens. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes et proviennent de nos navires qui tirent en direction des plages.

La France est à moins de 100 mètres !


A notre tribord se trouvait déjà une "landing craft VP" - barge plate -. De notre bateau pendait une échelle de corde dangereusement instable. Elle menait à cette barge. Atteindre cette dernière avec tout notre barda sur le dos, par cette échelle qui s'obstinait à bouger, a été un exercice que je n'ai pas aimé du tout.

Nos deux jeeps attendaient sur ce plateau mobile. J'ai pris place avec Wrenn et Mc Cormick dans celle que j'avais baptisée "La Bastille". Je me souviens très bien avoir tenté d'évaluer à ce moment là le pourcentage de chance que nous avions d'arriver intacts sur le sol français. Bref... ça m'embêtait de mourir si près du but... et noyé en plus ! En revanche, je ne sais pour quelle raison, j'avais la conviction que si j'arrivais à débarquer sain et sauf, je m'en tirerais.

"La Bastille" fonce sur une plage qui s'avère être Saint Laurent sur Mer, "Easy Red" selon notre code, en plein secteur connu sous le nom de Omaha Beach.


Une multitude de véhicules militaires recouvre toute la plage du Ruquet. Quelle activité sur cette plage ! Des soldats s'affairent au milieu de crépitements de balles et de grondements d'obus. Ils montent en file et longent un blockhaus déjà neutralisé par nos troupes. L'ordre est d'atteindre notre premier Quartier Général, Formigny. Le bruit infernal des gros canons résonne jusque dans nos ventres. Les obus passent sans cesse au-dessus de nos têtes, mais facilitent notre avancée vers l'intérieur.


Au moindre arrêt, il nous fallait creuser à l'aide de notre pelle un "fox-hole" - trou de renard -d'environ 50X150 cm, profond de 30 cm pour pouvoir y plonger, et être ainsi protégé en cas d'attaques aériennes.

Les premiers blessés sont rapidement évacués vers la plage et je me dis que les "medics" font un dur boulot ! Je vois pour la première fois des hommes morts. A cette horreur, s'ajoute l'odeur nauséabonde et insupportable du bétail crevé, enflé, qui nous entoure.

C'est vrai, j'avais souhaité débarquer le premier jour, non pas par bravoure, mais pour prendre l'ennemi par surprise, avant qu'il ne fasse appel aux renforts les jours suivants.

Comme prévu, nous collectons des informations qui confirment les positions de l'ennemi. Des milliers de tracts de 10x20 cm avaient été lancés ces derniers jours tout le long de la côte de Dunkerque à Cherbourg invitant les civils à s'éloigner (voir photo).



Nous avançons sur Trévières avec précaution car nous faisons connaissance avec les "hedgerows", ces haies de 3 à 4 mètres de haut qui dissimulent facilement les Allemands. Nous nous méfions également des "snipers", ces tireurs isolés et des "booby traps", des petits pièges placés derrière le bouton d'une porte, par exemple, qui explosent au moindre contact.

Nos incursions se multiplient dans le No Man's Land, terrain qui sépare nos troupes de celles des nazis. Le "pincement aux tripes" avant chaque sorties s'estompe peu à peu avec la routine. Ces escapades ne sont cependant pas recommandées pour le cœur ! A chaque sortie, j'étais accompagné d'un MP - Police Militaire -. Avant de monter dans la jeep, il fallait nous délester de tous documents, lettres, photos au cas où nous serions capturés, car seuls nos nom, grade et numéro matricule devaient être révélés : rien de plus.

Entre Formigny et Trévières, près de la colline 192, fatigués, sales, une surprise nous attendait : camouflée dans les champs, une douche de campagne d'une dizaine de mètres de long avait été dressée. Débarrassés de nos vêtements, on entrait par une extrémité, et on en ressortait par l'autre après être passés sous une douche chaude.

On nous distribuait alors un assortiment de linge, chaussures et treillis neufs ! Quel bonheur ! Il était temps car nous commencions à craindre que l'ennemi ne nous repère non pas à la vue mais à l'odeur !

Vers la fin juin 1944, en Normandie, les Gi's marchent les uns derrière les autres, en colonne, de chaque côté de la route. J'ai la chance d'être en jeep. L'ordre attendu arrive : "take ten" - dix minutes de pause -.

Certains s'allongent sur le sol pour profiter de ce repos bienvenu, d'autres se détendent en s'envoyant une balle de base bail. Un camarade sort des gants de boxe de sa jeep et me propose d'engager un round rapide avec lui. Notre combat est à peine commencé qu'une jeep s'arrête à notre hauteur. En descend un colonel du MG - Gouvernement Militaire - qui demande à mon "adversaire" de lui prêter ses gants pour faire quelques échanges avec moi. Ce colonel, dont je n'ai pas retenu le nom, se présente. J'esquisse alors une position de garde à vous et me présente à mon tour : "Sergent Bernard Dargols". Cette situation m'inquiète car le seul fait de lever la main sur un gradé est passible de cour martiale surtout en temps de guerre. Pas question de refuser sa proposition. En fait, c'est un ordre.

Mon père avait vu juste, il avait pensé que la boxe aiderait à me débarrasser d'une timidité maladive. J'avais donc derrière moi, en amateur, plusieurs années de pratique. Le colonel, un "vieux" d'une quarantaine d'années et moi-même, jeune de 24 ans, étions à peu près de la même taille. Trapu, il appartenait à une catégorie plus lourde et celui qui connaît ce sport sait combien le poids constitue un net avantage. Je compensais par une allonge supérieure. Pendant deux minutes, alors que lui visait ma figure sans retenue, je me bornais à le frapper au corps avec précaution. Malgré le respect dû à un supérieur, il arrive un moment où l'on ne peut se résigner à encaisser des coups sans répliquer. Il n'était plus question de doser le coup suivant. Pour m'aider à surmonter mon respect de la hiérarchie, j'ai imaginé son visage en croix gammée. Je lui ai donc décoché un seul direct appuyé à la face, qui m'a fait immédiatement craindre le pire. Heureusement pour nous deux, c'est le moment choisi par le colonel pour cesser ce combat amical. Avant de repartir dans sa jeep, il m'a lancé un "Well done" - bien joué - et un "good luck Bernard" - bonne chance -. Le tout avait duré 3 minutes à peine.

Mes cousins et amis, militaires français m'ont assuré qu'une telle scène n'aurait pu se produire, à l'époque dans leur armée. Elle reflétait bien un des aspects que j'avais apprécié dans l'armée américaine : des relations humaines, à la fois décontractées et respectueuses.



Aidés par quelques rencontres avec des résistants, nous avons libéré plusieurs villages : Saint Clair sur Elle, Littry, Bérigny, Vire et d'autres, sans oublier Saint Georges d'Elle perdu pour repris.

Notre Quartier Général s'est installé à La Boulaye près de Cerisy-La-Forêt que nous venons de libérer. Le front s'est stabilisé mais nos activités continuent à partir de cette base, contacts, renseignements...

Nous sommes depuis deux mois à Cerisy lorsque des informations alarmantes nous parviennent grâce à des civils : les ennemis, par une activité inhabituelle et leurs préparatifs nous laissent entrevoir une éventuelle contre-attaque surprise. J'avais encore en tête Saint Georges d'Elle que nous avions libérée dans la douleur et la joie, puis brusquement perdue et re-libérée. Quelles conséquences tragiques si une telle situation se reproduisait à Cerisy-La-Forêt ! Le sergent Thierry Mc Cormick "Toto" et moi-même décidons, pour ne pas alerter la population de ce possible danger, de faire des rondes dans le village. Nous patrouillons côte à côte, calmes et rassurants, devisant le plus joyeusement possible, mais armés évidemment. Notre attitude ne laisse à aucun moment transparaître l'éventualité d'un danger imminent. La contre-attaque n'a jamais eu lieu, au contraire, c'est notre division qui a pris l'initiative et déclenché la percée qui devait mener à la déroute des nazis.

Dans la série des grandes peurs, il y avait celle qui, lorsque couché sous la tente, en pleine campagne, et que, dans la nuit silencieuse, un très léger grondement se fait entendre. Il s'amplifie lentement. Aucun doute, des chars, le tout est de rapidement discerner si ce sont les nôtres ou ceux de l'ennemi.

Dans le cadre de la coopération franco-américaine notre équipe s'était enrichie de deux officiers, gaullistes bien sûr, Fouquet et Christophe. Appelés à d'autres fonctions, ceux-ci sont restés trop peu de temps. Cependant, j'ai gardé par la suite des contacts amicaux avec le fils du capitaine Fouquet.


Bernard Dargols, à gauche, interroge des riverains normands du village de Cerisy-la-Forêt (Manche), en juillet 1944


Ma mission consistait dès Cerisy libérée à me mettre en rapport avec le pharmacien du village, Le docteur Champain. Ce dernier, résistant de l'ombre, devait me fournir des renseignements fiables. Mais en entrant dans l'officine, je trouvais sa fille tout de noir vêtue : son père avait été tué la veille dans un bombardement allié. Je comprenais son malheur mais ce qui est un comble, avec le recul, est que c'est elle qui a cherché à me réconforter : elle est allée dans l'arrière boutique et en a rapporté un petit flacon d'élixir parégorique. « Mélangez-le avec de l'eau, vous obtiendrez une sorte de pastis et ça vous fera du bien » m'a-t-elle dit.

Je revois de temps à autre la fille du docteur Champain, son frère et sa belle-sœur. Comme avec la famille Champain, j'ai conservé des liens d'amitiés très forts avec plusieurs habitants, certains maires et leurs familles. Beaucoup parmi eux étaient des gamins d'une dizaine d'années auxquels je distribuais chocolats et chewing-gum dans leur village libéré. Ils étaient si heureux de parler français avec un Gi et de monter dans sa jeep, qu'ils me disent que 60 ans plus tard ces moments sont toujours gravés dans leur mémoire.

Comment mesurer la dose d'émotion qui m'envahit lorsque je retrouve ces enfants âgés maintenant de 70 ans et plus, qu'ils me serrent affectueusement la main, m'embrassent ou m'invitent dans leur famille.

Pendant que nous étions basés à Cerisy-La-Forêt un sergent du Signal Corps, le service photographique de l'armée, m'a contacté. Il souhaitait que je trouve une jeune fermière en sabots. Quelques jours plus tard, Marie-Jeanne Brassard a accepté de venir poser avec deux Gi's au nom de l'amitié franco-américaine. Nous devions aider cette jeune femme à remplir d'eau les deux seaux vides qu'elle portait suspendus à une palanche (voir photo)


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Le 1er juillet 1944, cette photo composée est passée à la une de presque tous les journaux américains. Le texte l'accompagnant donnait mes nom et adresse à New-York et stipulait qu'elle avait été prise quelque part en France. C'est ainsi que famille et amis ont enfin appris que j'avais débarqué et étais sain et sauf. En effet, depuis le début du mois de juin, la censure qui voulait empêcher tout indice susceptible d'alerter l'ennemi, avait bloqué le courrier des militaires. Ce soutien moral nous manquait beaucoup.




A l'occasion du quarantième anniversaire du débarquement, et grâce au journal Ouest-France, j'ai retrouvé Marie-Jeanne, nous avons posé devant ce même four à pain. Il y a 5 ans, elle m'a avoué combien elle avait eu du mal à persuader sa mère qui ne voyait pas du tout d'un bon œil qu'elle suive ces Gi's qu'elle ne connaissait pas et qui insistaient pour la prendre en photo !

Lorsque la percée alliée a démarré en août 44, j'ai reçu l'ordre d'aller à Brest. Cette ville était alors connue sous le nom de 'poche de Brest' car c'était la seule partie de Bretagne encore aux mains de l'ennemi. Une fois sur place, régulièrement je retournais vers nos lignes arrières afin de rendre compte des informations recueillies. Lors de ces trajets répétés, il m'arrivait de croiser des prisonniers de tous âges, la tête basse, gardés par des MP à Guipavas, village non loin de Brest. L'arrogance de leur attitude et de leur regard avait disparue. J'avoue avoir ressenti une grande jubilation intérieure ! Je me fis même le malin plaisir de désigner deux prisonniers qui durent bien briquer ma jeep. C'est donc avec la jeep la plus propre de la division que je suis retourné à Brest, toujours occupée par les nazis.


Une fois Brest reprise par les Américains, j'ai parcouru de nombreux kilomètres, du Vésinet : Les Ibis, à Saint-Vith et Bastogne en Belgique, une pointe en Allemagne, pour être rappelé à Paris (voir carte). Dans la capitale libérée ma mission consistait à écarter des personnes qui cherchaient un emploi avec les forces américaines et dont la conduite n'avait pas été irréprochable pendant l'occupation. Je les recevais et interrogeais dans les locaux de l'ex-kommandantur, place de l'Opéra.

Dans les deux palaces de la rue Castiglione, Meurice et Lotti, ma mission était différente. Les deux hôtels avaient été réquisitionnés et occupés par des hauts dignitaires nazis. J'étais chargé de déterminer la nature des relations de ces locataires.

J'avais donc installé un bureau dans le hall et faisais défiler tout le personnel y compris la direction. Dans les deux cas, contrôles de papiers d'identité et interrogatoires s'ensuivaient. Avant de terminer ce circuit par Châlons-sur-Marne, aujourd'hui Châlons-en-Champagne, dans une unité anti-terroriste, le CIC - contre-espionnage -, j'ai fait un court passage à l'Ambassade des Etats-Unis pour y trier des documents classifiés secrets.

Le bateau qui me ramenait aux Etats-Unis est parti de Marseille en janvier 1946. J'ai été démobilisé à Fort Dix, New-Jersey, quelques jours plus tard. La boucle était bouclée.


Sur la plage d'Omaha la sanglante s'étend le grand cimetière américain de Colleville au gazon si bien entretenu, aux rangées de tombes impeccablement alignées. Elles recouvrent 10000 jeunes Gi's morts en juin 1944 pour que le monde, enfin, retrouve la liberté. L'amitié franco-américaine leur doit tant !


Bernard Dargols. Octobre 2004


-Des mots ont été mis en "gras" et/ou "italique" afin de faciliter la lecture du texte de B Dargols sur un écran d'ordinateur.

-Tous les documents joints appartiennent à Monsieur Dargols.

-Désormais, à Saint Laurent sur Mer, une rue (au Ruquet) s'appelle "Bernard Dargols". C'est exactement par cette route qu'il a quitté la plage le 8 juin 1944. 


-Caroline Jolivet,  la petite fille de Bernard, l'a incité à publier un ouvrage, ce qui est fait  depuis 2012, aux éditions Ouest France :


SUPPLEMENTS :
Vidéo





Lire son interview par le Figaro

DEBARQUEMENT 6 JUIN OMAHA : Témoignage de Bernard Dargols

En 1943, il adopte la nationalité américaine et le 8 juin 1944 débarque à Omaha Beach

Dargols, un Français engagé dans l'US Army

En 1938, Bernard Dargols effectue un stage aux Etats-Unis. En 1940, la défaite française le conduit à prendre contact avec le représentant des Forces françaises libres à New York. Il hésite et décide finalement de combattre sous la bannière étoilée. En avril 1943, il prête donc serment devant une Cour de justice de Caroline du Sud et est déclaré citoyen américain. Intégré à la 2e division d'infanterie US, Bernard Dargols débarquera sur la plage d'Omaha Beach le 8 juin 1944. Il revient chaque année sur cette plage où il s'est lié d'amitié avec un certain nombre d'habitants de Saint-Laurent-sur-Mer.
Propos recueillis par Thiébault Dromard. 02 juin 2004
LE FIGARO. – Un Français dans l'armée américaine. Quel sera votre rôle?
Bernard DARGOLS. –
 Lorsque je décide de m'engager dans l'armée américaine, je suis envoyé dans un camp de Caroline du Sud, Camp Croft, afin d'y effectuer un entraînement intensif. Une préparation expresse de douze semaines qui permet à un civil de devenir militaire. Je suis sergent chef quand, en décembre 1943, je pars pour l'Angleterre. Pendant près de six mois, nous nous préparons au débarquement dans un camp bien camouflé du pays de Galles. Je fais alors partie du Military Intelligence Service (MIS). Mon rôle consiste précisément à présenter la France et les Français aux GI. Je porte un brassard et réponds à toutes leurs questions.
Le lait est-il pasteurisé? Les femmes sont-elles jolies? Combien de kilomètres séparent Calais de Paris? Peut-on boire de l'eau? Les questions fusent. Le fait que la France soit plus petite que le Texas les surprend énormément. Je souligne qu'il est interdit de quémander de la nourriture aux civils qui, sous occupation allemande depuis quatre ans, manquent de tout. Et puis je leur demande de considérer les Français non pas comme des ennemis, mais comme des alliés, malgré ce que nous savions déjà des collaborateurs.

A partir du mois de mai, les rumeurs qui annoncent le débarquement sont nombreuses. Mais c'est vraiment lorsque la nourriture a commencé à s'améliorer que nous avons compris que c'était imminent.
Comment se déroule votre débarquement?
Je m'embarque à Cardiff sur un liberty ship le 5 juin. La traversée de la Manche depuis le pays de Galles dure trois jours. Nous subissons une tempête effroyable. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons des côtes normandes, je découvre la puissance de notre armada. Des centaines puis des milliers de bateaux nous entourent. Notre convoi ne débarquera que le 8 juin au Ruquet, un lieu-dit d'Omaha Beach, entre Saint-Laurent et Colleville. Moi qui rêvais de prendre l'ennemi par surprise, c'est un peu raté.
Sur la plage, le désordre est indescriptible: des véhicules militaires circulent dans tous les sens. Nous assistons à un véritable grouillement de soldats. Le bruit des bombardements des navires qui canardent des obus au-dessus de nos têtes est incessant. Une chose me frappe: avec le recul, je réalise que pas un cadavre ne jonche le sol de la plage. Le Medex, service médical des armées, prend bien soin d'évacuer rapidement les blessés et les morts. Je rejoins, avec deux de mes camarades, notre jeep que nous avions baptisé la Bastille. J'ai la conviction que si je débarque sain et sauf, je m'en tirerai. Nous fonçons vers l'intérieur des terres, direction Formigny sur la route de Trévières.
Mon travail réside essentiellement dans le renseignement. J'informe notamment les autorités des mouvements de l'adversaire. Je suis, sans arrêt, en quête de civils capables de m'aider dans mes investigations. Je suis d'abord posté à notre quartier général à Formigny, puis vers les 11 et 12 juin, j'arrive parmi les premiers à Cerisy-la-Forêt.
La Résistance française vous aide-t-elle dans votre mission?
C'est un sujet un peu délicat. Je constate simplement que j'ai vu assez peu de résistants. Le premier résistant avec qui je devais avoir un contact était le pharmacien de Cerisy-la-Forêt. Quand je rentre dans l'officine le 12 juin, sa fille m'apprend que son père est décédé la veille. J'en suis tellement abasourdi que c'est sa fille qui doit me consoler en me préparant un élixir requinquant. Cette anecdote mise à part, la Résistance est sans aucun doute une arme intéressante. On peut gagner un temps précieux quand des informations arrivent car nous n'avons pas besoin de les recouper. Mais je n'ai pas vraiment eu le temps de nouer des liens avec les réseaux de la Résistance.
Aviez-vous connaissance, à l'époque, du commando français Kieffer, qui débarque sur la plage de Sword le 6 juin 1944?
Nous savions que des Français devaient participer au débarquement, mais nous ne connaissions ni leur nombre, ni leur identité. J'ai su ensuite qu'ils étaient 177. J'ai senti une certaine amertume chez eux: on évoque sans arrêt les faits d'armes des Américains, peu le rôle qu'ont pu jouer les Français.
A la fin de la guerre vous fêtez la victoire aux côtés des Américains ou des Français?
Ce n'est pas vraiment une question que je me posais pendant la guerre. Il m'importait d'abord de savoir pourquoi je me battais. Je savais, je luttais contre le nazisme, et, là, était l'essentiel. Mais à la sortie de la guerre, j'ai fêté la victoire aux côtés des Américains. Après la bataille de Normandie, j'ai rejoint la poche de Brest, puis j'ai participé à la bataille des Ardennes. A la Libération, j'ai continué mon travail de renseignements au quartier général des Américains, place de l'Opéra, dans l'ancienne Kommandantur, et pour l'ambassade des Etats-Unis en France, où je triais des documents secrets. Je suis ensuite nommé agent spécial du «Contre Intelligence Service». Je suis notamment chargé de faire un rapport sur l'évolution du vote communiste. Mais c'est la fin de la guerre et je suis rapidement démobilisé. Je rentre aux Etats-Unis pour finalement revenir en France travailler dans l'entreprise de mon père.
A l'époque, je me sens davantage américain que français. Si je n'avais pas eu d'attaches en France, je serais resté toute ma vie outre-Atlantique. La société américaine avait compris, contrairement à la société française, que la jeunesse est l'avenir d'une nation. Aujourd'hui, l'antiaméricanisme primaire m'attriste profondément.

Le durcissement des relations franco-américaines sur le dossier irakien vous a-t-il affecté?
La réaction de la France l'année dernière m'a attristé. J'ai trouvé déplacé l'orgueil de la diplomatie française. J'ai, pour ma part, fait un parallèle entre la situation irakienne et celle de l'Allemagne d'Hitler à l'époque. Mais je supposais l'année dernière que Bush avait les preuves de ce qu'il reprochait au régime de Saddam Hussein. Il s'avère aujourd'hui que ce n'est pas le cas. Après avoir gagné la guerre, Bush est en train de perdre la paix.

A l'occasion des cérémonies du soixantième anniversaire du Débarquement, la France doit recevoir le chancelier Schröder et de nombreux vétérans allemands. Que vous inspire ce geste de réconciliation?
Je dois reconnaître que cela me froisse un peu. Je ne refuse pas d'aller vers les vétérans allemands, contre qui j'ai combattu soixante ans plus tôt, mais je ne me gênerai pas pour leur rappeler que j'ai lutté contre une dictature, contre une idéologie barbare qui ne me convenait absolument pas. Je leur rappellerai quand même qu'ils m'ont tiré dessus pour défendre des valeurs très antidémocratiques. S'ils veulent me serrer la main, je l'accepterai mais je dirai tout haut à quel point je suis content que nous ayons gagné la guerre!